(Edito du Monde) L'Occident piégé
Sans être une science exacte, l'économie obéit à quelques principes assez simples. Le premier est qu'entre une entreprise à la recherche d'argent et une institution disposée à lui en apporter les relations ne sont pas équilibrées. Le deuxième est qu'une entreprise cotée en Bourse ne choisit pas ses actionnaires.
Les Etats-Unis sont en train d'en faire la douloureuse expérience. Eux qui avaient refusé, en 2005, de céder leurs ports à un fonds de l'émirat de Dubaï ou qui s'étaient élevés contre le rachat du groupe pétrolier Unocal par l'entreprise publique chinoise Cnooc n'ont d'autre choix, aujourd'hui, que d'accepter que des fonds créés par des Etats étrangers prennent des participations importantes dans les fleurons de Wall Street.
En France, ces fonds se sont invités depuis plusieurs années dans la plupart des grands groupes cotés en Bourse. L'attitude du gouvernement à leur égard est ambiguë. Lors de sa conférence de presse du 8 janvier, Nicolas Sarkozy s'était placé dans le droit-fil du patriotisme économique de Dominique de Villepin. "Face à la montée en puissance de fonds spéculatifs extrêmement agressifs et des fonds souverains, qui n'obéissent à aucune logique économique, il n'est pas question que la France reste sans réagir (...). La France assume le choix politique, stratégique, de protéger ses entreprises." Selon le chef de l'Etat, la Caisse des dépôts doit être l'"instrument" de cette politique.
En déplacement en Arabie saoudite, lundi 14 janvier, Nicolas Sarkozy a changé de ton : "La France sera toujours ouverte aux fonds souverains dont les intentions sont sans ambiguïté, dont la gouvernance est transparente et dont le pays d'origine pratique la même ouverture à l'égard des capitaux étrangers", a-t-il expliqué. Ce n'est pas un hasard si Nicolas Sarkozy a tenu ces propos à Riyad et non à Moscou ou Pékin. Quoiqu'ils s'en défendent, les Occidentaux accueillent aujourd'hui plus volontiers les capitaux arabes car, dans le passé, leurs détenteurs n'ont jamais cherché à prendre le contrôle des entreprises dans lesquelles ils investissaient. En revanche, ils se méfient des capitaux russes et chinois, nouveaux venus sur la scène mondiale et détenus par des Etats pour lesquels l'économie est une arme diplomatique.
Face à ces fonds, les Occidentaux ont peu de prise. Etablir des règles explicites est une gageure : les déboires du décret de Thierry Breton sur le patriotisme économique l'ont prouvé. La présence de la Caisse des dépôts dans le capital d'une entreprise ne peut être que symbolique, et les critiques émises lors de son entrée dans le capital d'EADS montrent que sa stratégie est loin de faire l'unanimité. Pour l'heure, la France, comme les autres pays occidentaux, est donc piégée. On n'impose pas sa loi à son créancier.
Article paru dans l'édition du 16.01.08.
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